(French) De rien

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Liberté Égalité Fraternité autor du table à manger

De Rien


Hôtesse Représentant Évêque Invitée Banquier Sdf (M. DeNiro / De Rien) Chris


(L'hôte se tourne vers l'invité à sa droite.)Hôte – Alors, vous savez déjà pour qui vous allez voter ? Représentant – Oui, je vote pour mon parti. Et vous ?Hôte – Hmm... j'ai lu les manifestes récents, à vrai dire. La question de la dette m'intéresse beaucoup.Représentant – Oh non, pitié. Vous n'êtes pas en train de lire le manifeste des sangsues, quand même ?Hôte – Euh... si ? Pourquoi ?Représentant – Ça m'a pas pris par surprise (!) Je vous prenais plutôt pour un suceur de queues !(Un temps. L'hôte boit une gorgée de vin.)(L'hôte et le représentant rompent le pain. L'hôte se tourne vers l'invité à sa gauche.)Hôte – Monseigneur, dites-moi, quelle est votre foi ? Évêque – Mon fils, n'êtes-vous pas en mesure de le discerner à mes habits ? Hôte – Non... ils sont mal faits et encore moins bien entretenus. Je ne vous vois bien qu'entre les fêtes.Évêque – Soit. (Boit une gorgée de vin.) Hôte – Bien. (Boit une gorgée de vin.)


(L'évêque se tourne vers l'invitée à sa gauche.)Évêque – Puis-je vous resservir ? Invitée – Juste une goutte. Le vin ne se marie pas bien avec le pain. Un peu trop acide pour mon goût.(L'évêque saisit la bouteille. L'invitée regarde les bougies. Personne ne la regarde.)Invitée – J'étais présente à la messe dimanche dernier.Évêque – (verse le vin)Invitée – Plus agréable en l'absence. Rien que le silence et les échos.(L'évêque boit et mange.)Invitée – (au banquier en face) Il paraît que vous êtes devenu millionnaire récemment. Banquier – Ce sont mes affaires privées. Invitée – Vous êtes vraiment un homme qui sait créer ses propres opportunités.(silence)Banquier – Voulez-vous du pain ?Invitée – Oui, s'il vous plaît.(Le Banquier prend la corbeille, tend un seul pain à l'invitée et garde la corbeille sur ses genoux.)(L'invitée mange en silence.)Hôtesse – Belle nappe. Dommage pour les bougies.


(L'hôte se lève, fait tinter son verre.)Hôte – Vous vous demandez sans doute pourquoi je vous ai tous réunis ce soir à ma table. Notre représentant local — son parti a remporté une part notable de sièges, et il a... dynamisé notre communauté. Notre évêque — nous avons l'honneur de partager son repas. Un vieil ami perdu de vue — nos chemins se sont séparés le jour où chacun a trouvé les siens. Notre banquier — inutile de faire les présentations. M. DeNiro, au bout de la table — après avoir cherché un foyer pendant de longues années, il est enfin... retombé sur ses pieds.(Un temps.)Ça, c'est Chris.Banquier – Et quelle est sa profession ? Hôte – Clown de cirque. (Pause.) Il est venu avec l'évêque.(L'évêque ne réagit pas.)Représentant – (hochant la tête avec gravité) Il faut un certain courage pour ne jamais être pris au sérieux.


(L'évêque s'étouffe avec le vin.)Chris – À la gravité.Hôte – Au courage.(La moitié des convives dit « à la gravité », l'autre moitié « au courage », en levant leurs verres. L'évêque continue de s'étouffer, ignoré de tous.)Représentant – (à l'évêque, qui tousse encore) Pardonnez-moi, mon père, mais je ne connais pas votre nom. Évêque – (se raclant la gorge) Oh là là. Mon nom ? Dieu est bon. Appelez-moi Tobie, je vous en prie.Représentant – Dieu est bon — et vous faites quoi dans la vie ?Évêque – Excellente question...(Pause.)Représentant – Hm. Intéressant. Vous savez, il faudrait qu'on échange nos coordonnées un de ces jours. J'aimerais beaucoup en savoir plus.


Banquier – (à l'invitée) Saviez-vous que ne pas regarder quelqu'un dans les yeux lors d'un toast porte sept ans de mauvais sexe ? Invitée – Sept ans... c'est toujours mieux qu'une vie entière.Banquier – Pourquoi dites-vous une chose pareille ? Vous êtes déjà mariée ? Invitée – Mon Dieu, non — pas avant huit ans au moins, au rythme où vont les choses. Banquier– Vous épouseriez par amour ou par intérêt ? Invitée – Par intérêt, sans aucun doute — pour l'amour que je porte à l'argent. Banquier – Les deux choses qui font le plus souffrir les hommes. Le cœur et le portefeuille... Quelle créature perverse vous faites. Invitée – Honnête, simplement.(Le Banquier remplit son propre verre sans proposer aux autres.)


M. DeNiro – (au banquier) Excusez-moi, monsieur —Banquier – Je n'ai rien, désolé. M. DeNiro – Le pain, s'il vous plaît. Banquier – Toutes mes excuses, je suis occupé.(L'invitée tend son pain à M. DeNiro. M. DeNiro rompt le pain avec Chris.)Chris – Merci.M. DeNiro – De rien.(Un temps. M. DeNiro pose son pain. À partir de ce moment, il s'appelle De Rien.)Chris – Alors, vous passez une bonne soirée ? De Rien – Non. C'est loin de ce à quoi je suis habitué. Chris – Je vois… Quand avez-vous été diverti pour la dernière fois ? De Niro – Il y a plus longtemps que ma barbe n'a poussé. Je ne me sens pas le bienvenu à cette table. Chris – Je crois qu'on pourrait « faire d'une pierre deux coups » assez rapidement. De Niro – Oh ? Des idées ? Chris – Plein. Vous êtes partant ? De Niro – Bien sûr. Chris – Regardez et apprenez.(Chris se tourne vers l'invitée et dit à voix haute.)Chris – Excusez-moi, mademoiselle, mais ce monsieur et moi n'avons pas trouvé la réponse… Invitée – À ?Chris – La question. Invitée – Laquelle ? Chris – (longue pause) La laïcité.Invitée – (crispée) Eh bien, c'est simplement la séparation de l'Église et de l'État.Chris – Oh ! Je croyais que c'était anglais. De Niro – Mais il y a plein d'églises en France, non ?Invitée – Mais elles ne sont pas impliquées dans la politique. Chris – Vraiment ?De Niro – Le clergé peut encore voter, non ? Invitée – Et siéger à l'Assemblée. De Niro – Alors… ? Quelle est la différence ?(L'invitée tourne les yeux vers l'évêque.)Invitée – Mon père ? Que pensez-vous de la laïcité ?Évêque – (encore légèrement enroué) Eh bien, je, euh, je, euh… je crois que notre représentant pourrait mieux répondre à cela. Représentant – Répondre à quoi ?Chris – À la question de la laïcité. Représentant – C'était quoi, déjà, la question ? Chris – La laïcité. Représentant – La République est laïque et l'est depuis 1901.(L'évêque lève les yeux. Repose sa fourchette. Ne dit rien.)Invitée – Mais qu'entendez-vous par là ? Représentant – Tout vrai Français sait ce que ça veut dire. Vous pourriez même demander à l'hôtesse ! Hôtesse – Moi ? Oh, je ne suis vraiment pas qualifiée pour ça. Peut-être demandez à notre banquier.Banquier – Peut-être à De Rien d'abord.De Niro – Tout ce que je sais, c'est qu'il m'est difficile de laisser mon empreinte à la porte. Évêque – (à voix basse, encore rauque) Très bien dit.Banquier – On a confiance en la loi, ou on ne l'a pas. Invitée – Je vois les croyants comme des aveugles dans une pièce sombre, la nuit, cherchant une bougie noire à allumer sans allumette. Évêque – Je vois les non-croyants comme des aveugles dans une pièce sombre, la nuit, cherchant une bougie noire à allumer sans allumette.Représentant – La différence, c'est que certains ont réussi à trouver la bougie !(Silence. L'hôtesse se lève et souffle les bougies, l'une après l'autre. Personne ne la regarde faire.)